(Désolé pour ce jeu de mot assez nul, je n’ai pas pu résister. Pourtant, ce billet n’a rien d’humoristique).
Ce billet parce que je viens d’achever la lecture d’une histoire des Mamelouks, L’Égypte des Mamelouks (André Clot, Perrin, 1999). Autant le dire tout de suite, ce livre n’a rien d’exceptionnel ; c’est une aimable causerie sur la question. Il ne contient aucune révélation, aucun changement radical d’approche conceptuelle. L’auteur est un journaliste et non un historien. Voilà pour la clause de dégagement de responsabilité.
Les Mamelouks ont dirigé l’Egypte entre 1250 et 1517, et ils ont continué par la suite longuement à influencer le pouvoir. Leur royaume couvrait du reste toute la Syrie, au sens classique du terme, c’est à dire une région comprenant la Syrie actuelle, le Liban, la Palestine et la Jordanie (et un petit bout de la Turquie). Ils contrôleront également, un temps, les lieux saints de l’Islam.
Qui sont les Mamelouks ? C’est là que ça devient des plus étranges. Les Mamelouks sont des esclaves turcophones, acquis en Asie centrale ou au sud de l’actuelle Russie et convoyés, à grand frais, en Egypte, où on prisait notamment leur beauté. Un Mamelouk arrivait en Égypte vers l’âge de 10-15 ans. Il ne parlait évidemment pas l’arabe, et il n’en apprendrait souvent que quelques rudiments. Il n’était pas musulman (sinon on n’aurait pas pu l’acheter comme esclave). Néanmoins, il était rapidement converti. Et une fois libéré, le jeune Mamelouk entrait dans la maison d’un autre Mamelouk, plus âgé, plus expérimenté, riche et puissant (un Émir), ou, souvent même, dans la maison du Sultan lui-même. Il entretenait avec son premier maître un rapport quasi-filial. Après une formation militaire, il intégrait l’armée, qui dirigeait le pays. S’il était brillant, il pouvait monter les échelons, devenir Émir à son tour, acquérir des esclaves… Les Mamelouks épousaient souvent des femmes esclaves, elles aussi. Leurs enfants n’avaient pas accès à l’armée ; ils n’étaient pas eux-même Mamelouks. Ils se fondaient alors progressivement dans la population arabe. D’où un besoin constant d’acquérir de nouveaux esclaves.
Cette exigence orientait en bonne partie la politique extérieure de l’État mamelouk, soucieux de ne pas se couper de la route commerciale qui menait, généralement par Constantinople, de l’Asie centrale au Caire.
Le pouvoir était entre les mains du Sultan qui le gardait pour autant qu’un autre Émir ne le détrônait pas. Quelques Sultans particulièrement efficaces ont réussi à mourir naturellement et à laisser leur trône à leur(s) fils, avec généralement peu de succès. Les fils ne valaient pas les pères et rapidement, un Émir plus entreprenant que les autres faisait un coup d’État, prenait le pouvoir, s’assurait la loyauté de la garde du Sultan en remplaçant les membres de l’ancienne garde par ses Mamelouks à lui. Souvent, le coup d’Etat suscitait des oppositions d’autres émirs qui voyaient d’un mauvais œil le changement de pouvoir. Soit avec de l’argent, soit par les armes, il leur fallait réduire ces oppositions. S’il y a eu quelques dynasties Mamelouks, c’est donc de façon limitée dans le temps et presque par accident. Le Sultan du reste, pour se maintenir en place, était amené à éliminer ses rivaux les puissants, généralement en les faisant assassiner. Il s’emparait des richesses de ces rivaux malheureux et, notamment de ses Mamelouks, s’ils ne les faisaient pas assassiner eux aussi, leur loyauté étant nécessairement relative.
Le pouvoir Mamelouk est donc fondé sur des bases tout à fait particulières : il fallait avoir été esclave pour devenir Mamelouk (ce qui horrifiait notablement leurs adversaires), on ne pouvait pas léguer son pouvoir. Seul le Sultan pouvait nourrir un tel espoir mais, s’il avait bien potassé l’histoire de ses prédécesseurs, il devait se faire peu d’illusion.
A vrai dire, ce fonctionnement n’est pas si exceptionnel que cela : de nombreux régimes monarchiques ont fonctionné sans principe d’hérédité (par exemple, le Saint Empire). Mais, généralement, l’hérédité était tout de même de mise, au moins de fait et, en tout état de cause, il existait une procédure pacifique pour désigner le successeur du monarque décédé (généralement l’élection par les pairs). Certes, cette procédure ne donnait pas toujours satisfaction, pouvait déboucher sur une guerre civile mais elle existait et avait une valeur symbolique forte aux yeux des contemporains.
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On peut légitimement s’interroger sur ce qui a permis à cet État de durer si longtemps. Je vois au moins trois explications concurrentes.
La première, c’est le talent militaire des Mamelouks et le prestige qui en découlait. Le premier Sultan Mamelouk important, Baybars, a arrêté les Mongols à Aïn Dalout, en 1260. Les Mongols, il faut s’en souvenir, venaient de ravager toutes les terres connues et, s’ils s’arrêtaient dans leurs raids meurtriers, c’était généralement pour retourner dans leurs steppes d’Asie centrale se quereller et certainement pas parce qu’on les avait vaincus. L’histoire aurait été peut être différente si, en 1243, les Mongols avaient continué leur marche triomphale en Europe et dépassé Budapest. En 1260, les Mamelouks sont les premiers à vaincre les Mongols. Ceux-ci réitéreront leurs attaques mais jamais ils ne parviendront jusqu’au Caire (il faut noter cependant que Tamerlan a ravagé la Syrie sans trop rencontrer de difficultés, occupant Damas où il a devisé avec Ibn Khaldoun, avant de repartir en campagne vers l’extrême orient).
Cet indéniable talent militaire a été utilisé avec efficacité dans les premiers temps du royaume Mamelouk, pour mettre fin à l’occupation franque de la Palestine et du Liban. En 1291, les Mamelouks prennent Acre, dernier port aux mains des Francs. Par la suite, cependant, il n’y aura que peu d’expansion territoriale. Les Mamelouks vont avoir du mal à défendre la Syrie contre les poussées mongoles (Il-Khan d’Iran, puis Timourides). Ils ne vont pas pousser en Afrique non plus. Pour un gouvernement militaire, les Mamelouks vont rester bien sagement dans leurs frontières d’origines, les défendant avec vigueur mais sans chercher à les élargir. C’est sagesse.
La seconde, c’est que les cadres de la société arabe ont été conservés : lois, administration, commerce… restaient largement arabisés. La justice, d’une très grande importance, n’était pas rendue par les Mamelouks mais par des juges arabes (comme par exemple Ibn Khaldoun, qui a été juge au Caire). Évidemment, ceux-ci devaient sans doute rendre quelques décisions conformes aux vœux du pouvoir en place, de temps à autre. Mais l’administration restait assez largement aux mains de gens expérimentés. Les Turcs auraient, notoirement, de grandes capacités administratives. Je doute cependant qu’ils les aient acquises dans leurs pérégrinations de nomades et je vois mal comment, compte tenu de leur mode de recrutement, de tels acquis culturels auraient pu parvenir jusqu’en Égypte. Il me semble plutôt que ce sont les Égyptiens qui ont de grandes capacités administratives, qu’ils ont réussi à faire perdurer et évoluer malgré les nombreux conquérants qui se sont emparés de leur pays.
La troisième, c’est la grande richesse de l’Egypte et de la Syrie à cette époque. Richesse intrinsèque d’abord, mais également richesse commerciale. Les ports égyptiens sur la Méditerranée étaient une voie importante pour acheminer vers l’Europe les épices et les marchandises venues d’Inde ou de Chine. Ce commerce rapportait beaucoup d’argent. Les Mamelouks ont réussi à sécuriser cette voie commerciale pendant 250 ans (d’où une alliance longue et fructueuse avec Venise) et les choses ont commencé à aller mal lorsque les Ottomans ont à leur tour proposé une route commerciale sûre, plus au nord. La situation est devenue catastrophique lorsque les Portugais se sont avisés de contourner l’Afrique par la mer pour aller directement en Inde. Venise, effrayée de voir « sa » route commerciale compromise, a du reste financé et armé des navires Mamelouks pour aller tailler en pièce la flotte portugaise en Inde. Avec peu de succès, in fine. De toute façon, il était déjà trop tard : les Mamelouks allaient être rapidement emportés par les Ottomans.
En 1517, le sultan ottoman Sélim Ier marche sur l’Egypte. Il s’empare sans trop de difficulté d’Alep et de Damas, défait les Mamelouks en Palestine puis prend Le Caire. C’en est fini de l’indépendance des Mamelouks.
La défaite était prévisible. L’Egypte et la Syrie avaient été affaiblies par près de 150 ans de pestes et de maladies endémiques. Les Mamelouks se complaisaient dans leurs conflits internes et ne voyaient pas qu’autour d’eux, le monde changeait. Ils refusaient par exemple de s’intéresser aux armes à feu, en en confiant le maniement à des esclaves noirs sous considérés. A côté des Ottomans qui maîtrisaient l’artillerie, ils ne faisaient plus tellement le poids.
Les Mamelouks ne vont pas disparaître pour autant. Ils continueront à former des groupes militaires influents, pesant sur le gouvernement de l’Egypte et, dans une moindre mesure, de la Syrie, jusqu’à ce qu’ils soient éradiqués en 1811. Le souvenir des Mamelouks reste néanmoins important. On les connaît en Europe, notamment parce que Bonaparte les a affrontés lors de la campagne d’Egypte – un bataillon mamelouk a même été intégré à l’armée napoléonienne. Au Caire, ils ont laissé de nombreux monuments, des palais et des mosquées, davantage que les Ottomans.
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Les Mamelouks constituent donc un gouvernement des plus étonnants. Il est aux mains d’anciens esclaves turcophones, sans lien cependant avec leur nation d’origine. Ils gouvernent l’Egypte et la Syrie et, pour un temps, l’Arabie, soit le coeur du monde arabe. Il s’agit à la fois d’un mode de gouvernement particulier et d’une catégorie sociale particulière (qui existait avant qu’ils prennent le pouvoir et qui perdurera trois cent ans après la conquête ottomane), incrustés au coeur d’une société arabophone. Nés turcs et animistes, ils deviennent de fervents musulmans et doivent notamment leur popularité au fait d’avoir parachevé l’oeuvre de Saladin en mettant fin à la présence franque en Palestine. Ils ont rançonné la société arabe tout en la protégeant, avec plus ou moins de succès, des attaques extérieures mais sans pour autant se mélanger avec elle (les anciennes familles Mameloukes se fondaient dans la population égyptienne mais perdaient leur richesse et leur pouvoir, remplacés par de nouveaux Mamelouks). Il semble du reste qu’ils n’étaient pas extrêmement populaires mais tolérés par la société arabe, qui semble avoir bien mieux accepté le gouvernement ottoman (sans doute plus lointain et moins vorace).